
26 octobre 2026
À l’occasion des 25 ans de l’agence montréalaise Kryzalid, fondée en octobre 2001, Charles Henri, son associé, stratégie et création, prend un pas de recul et évoque dans cette tribune les grands bouleversements vécus dans le numérique, notamment l’IA ces dernières années.
25 ans de transformations numériques nous ont appris une chose : lorsque les outils deviennent accessibles à tous, la capacité de faire les bons choix devient encore plus précieuse.
En 2001, créer une présence numérique demandait des compétences spécialisées et des moyens techniques considérables. Vingt-cinq ans plus tard, une entreprise peut créer un site web, générer des visuels, rédiger des contenus et lancer des campagnes avec des outils de plus en plus accessibles.
Avec l’intelligence artificielle, cette démocratisation franchit une nouvelle étape. À première vue, tout devrait donc être plus simple. Pourtant, pour les organisations comme pour les professionnels qui les accompagnent, les décisions sont devenues plus nombreuses, plus complexes et parfois plus difficiles à prendre.
Chez Kryzalid, après 25 ans à accompagner des organisations dans leur évolution numérique, nous constatons que la véritable valeur ne réside plus uniquement dans la capacité de produire, mais dans celle de comprendre, de choisir et de donner une direction.
Pouvoir tout faire ne signifie pas devoir tout faire
Les possibilités numériques n’ont jamais été aussi nombreuses. Les entreprises peuvent multiplier les plateformes, automatiser leurs communications, personnaliser leurs expériences et produire des contenus à un rythme impressionnant.
Mais cette abondance crée aussi un nouveau problème : la dispersion. Une nouvelle plateforme apparaît? Il faudrait y être. Une tendance émerge? Il faudrait l’adopter. Un outil promet de gagner du temps? Il faudrait l’intégrer immédiatement. Or, chaque nouvelle possibilité devrait commencer par une question : à quel besoin répond-elle réellement?
La maturité numérique d’une organisation ne se mesure pas au nombre d’outils qu’elle utilise, mais à sa capacité de sélectionner ceux qui contribuent véritablement à ses objectifs. La première compétence à développer n’est donc pas nécessairement technologique. C’est la capacité de prioriser.
L’intelligence artificielle accélère la production, pas nécessairement la réflexion
L’IA transforme déjà notre façon de travailler. Elle permet d’explorer rapidement des pistes, de synthétiser de l’information, de soutenir la rédaction, de faciliter certaines tâches techniques et d’accélérer plusieurs étapes de production.
Cette efficacité est réelle. Mais elle comporte un risque : confondre la rapidité d’exécution avec la pertinence du résultat.
On peut aujourd’hui générer plusieurs propositions en quelques minutes. Encore faut-il savoir lesquelles méritent d’être retenues, améliorées ou abandonnées. Pour Manon LaBadie, directrice des opérations chez Kryzalid, la technologie doit demeurer un levier d’efficacité, et non une fin en soi. Son apport dépend notamment de la qualité du cadrage, de la compréhension du besoin et de la capacité à évaluer les résultats.
Il faut aussi accepter que ces outils évoluent constamment. Une solution qui semblait moins performante il y a quelques mois peut devenir particulièrement intéressante après une mise à jour majeure.
Pour les professionnels du numérique, cela implique une évolution importante des compétences. Savoir utiliser les outils demeure nécessaire, mais savoir les orienter, remettre leurs réponses en question et exercer son jugement devient tout aussi essentiel.
L’IA peut multiplier les réponses. Elle ne dispense pas de poser les bonnes questions.
L’expertise ne consiste plus à tout savoir
Dans un environnement où les technologies évoluent constamment, prétendre tout maîtriser est devenu irréaliste. Les langages changent, les plateformes se renouvellent, les méthodes de production évoluent. Une expertise fondée uniquement sur la maîtrise d’un outil risque de devenir rapidement fragile.
Thibaut Montfalcon, directeur technique chez Kryzalid, défend une idée particulièrement importante : comprendre ce qui est techniquement possible et savoir structurer un projet compte davantage que connaître parfaitement un langage ou une plateforme. Cette posture demande aussi une certaine humilité.
Reconnaître qu’on ne connaît pas immédiatement la réponse, prendre le temps de se renseigner et revenir avec une solution réfléchie ne diminue pas la crédibilité d’un professionnel. Au contraire, cela peut renforcer la confiance.
Dans les métiers du numérique, l’apprentissage continu n’est plus simplement un avantage. Il fait partie intégrante du travail.
Le design évolue. Le jugement créatif demeure.
L’évolution des outils de création illustre particulièrement bien les transformations de notre industrie. Pendant longtemps, nous concevions nos interfaces web dans Photoshop. Puis sont arrivés Sketch et Figma, qui ont profondément changé les méthodes de conception, de prototypage et de collaboration.
Aujourd’hui, une nouvelle étape s’amorce avec l’intelligence artificielle. Ces nouvelles possibilités enrichissent notre processus créatif, sans remplacer la réflexion qui le guide. Ces outils ouvrent des possibilités intéressantes, mais ils ne remplacent pas notre processus créatif.
Jean-Philippe Rousseau, directeur artistique chez Kryzalid, constate d’ailleurs que les images générées par l’IA comportent encore parfois des incohérences révélatrices : détails graphiques illogiques, éléments incomplets ou compositions qui semblent crédibles au premier regard, mais résistent mal à une analyse attentive.
Et même lorsque les résultats techniques sont convaincants, une question demeure : est-ce la bonne réponse créative?
Une identité visuelle ne se résume pas à un logo attrayant. Une interface réussie ne se limite pas à une composition esthétique. Le design doit traduire un positionnement, établir une hiérarchie, faciliter la compréhension et créer une expérience cohérente.
L’IA peut accélérer l’exploration, proposer des pistes ou faciliter certaines tâches de production. Mais la réflexion, les décisions créatives et la responsabilité du résultat demeurent entre les mains de nos designers. La valeur du design ne repose donc pas uniquement sur la maîtrise des outils, mais sur la capacité de leur donner une intention.
Les compétences se spécialisent, mais les problèmes exigent une vision d’ensemble
Le numérique est devenu un ensemble de disciplines hautement spécialisées : stratégie, identité de marque, UX, UI, développement, contenu, référencement, analyse de données, marketing et bien d’autres.
Cette spécialisation est nécessaire. Mais elle comporte aussi un risque : traiter chaque discipline comme un problème indépendant.
Une expérience utilisateur peut être excellente, mais inefficace si le positionnement est flou. Un site peut être techniquement performant, mais difficile à trouver. Une campagne peut générer du trafic sans produire de résultats si le parcours ne répond pas aux attentes.
La véritable difficulté consiste à faire travailler ces expertises ensemble. Geneviève Gérin, directrice de production chez Kryzalid, précise :
C’est aussi pourquoi l’écoute du client demeure fondamentale. Une demande formulée comme un besoin technique cache parfois un enjeu de communication, de positionnement ou d’organisation de l’information. »
Avant de chercher la meilleure solution, il faut donc s’assurer de travailler sur le bon problème.
La prochaine transformation sera aussi humaine qu’organisationnelle
L’adoption des nouvelles technologies ne dépend pas uniquement des outils disponibles. Elle dépend également de la culture des organisations.
Une équipe qui expérimente, partage ses apprentissages et accepte de remettre ses méthodes en question sera mieux préparée aux changements qu’une équipe qui cherche simplement à préserver ses habitudes.
Cela exige des dirigeants capables d’accueillir les nouvelles idées, même lorsqu’elles remettent en question des façons de faire bien établies.
Après 25 ans dans une industrie en transformation permanente, nous sommes convaincus que l’agilité ne repose pas seulement sur les compétences individuelles. Elle repose aussi sur la confiance, la collaboration et la capacité collective à apprendre.
Les outils peuvent accélérer le travail. Mais ce sont encore les équipes qui leur donnent une direction.
Apprendre à choisir plutôt qu’à suivre
Depuis 2001, le numérique a connu plusieurs transformations majeures. D’autres suivront, et certaines remettront profondément en question nos méthodes actuelles.
L’intelligence artificielle en est probablement l’exemple le plus immédiat. Mais plutôt que de chercher à prédire quel outil dominera demain, les organisations auraient avantage à développer les compétences qui leur permettront de traverser les prochaines transitions : comprendre leurs enjeux, exercer leur jugement, collaborer entre disciplines et conserver une capacité d’adaptation.
Car dans un monde où il devient toujours plus facile de produire, savoir pourquoi, pour qui et dans quelle direction on crée demeure un avantage déterminant.