« Brain Fry » : le revers caché de la révolution IA au travail
Par Kévin Deniau

26 mars 2026
L’IA commence à peine à faire son entrée dans le monde du travail qu’elle suscite déjà des inquiétudes de la part des salariés qui pointent la fatigue cognitive qu’elle provoque. Un symptôme appelé « brain fry » par un nouvel article de la Harvard Business Review. Explications.
L’IA devait simplifier le travail, elle ne fait que l’intensifier. C’est le constat fait par Julie Bedard, associée du Boston Consulting Group, et des membres de son équipe dans un article publié par HBR. Ce dernier fait suite à une autre publication survenue dans la même revue à quelques jours d’intervalle, signée par des chercheuses de l’Université Berkeley, en Californie, qui en arrivent aux mêmes conclusions.
Qu’est-ce que le « brain fry » ?
Julie Bedard intitule ce nouveau phénomène, le « brain fry », que l’on pourrait traduire par « fatigue mentale résultant d’une utilisation excessive d’outils IA ». Pour l’illustrer, cette dernière cite ce témoignage d’un ingénieur expérimenté :
J’avais un outil pour m’aider à arbitrer des décisions techniques, un autre qui sortait des brouillons et des résumés, et je passais sans cesse de l’un à l’autre à tout vérifier. Mais au lieu d’aller plus vite, mon cerveau s’est mis à se sentir encombré. Pas physiquement fatigué, juste… surchargé. C’était comme avoir une douzaine d’onglets ouverts dans ma tête, tous en compétition pour capter mon attention. Ma pensée n’était pas défaillante, juste bruyante — comme des parasites mentaux. Ce qui m’a finalement sorti de là, c’est la prise de conscience que je travaillais plus dur à gérer les outils qu’à résoudre le problème lui-même. »
Selon l’étude, 14 % des 1 488 salariés américains interrogés ont déclaré avoir expérimenté ce type de fatigue cognitive. Avec une différence notable entre les métiers : 6 % des personnes travaillant dans les fonctions juridiques l’ont signalée, contre… 26 % dans les fonctions marketing !
Avec des conséquences concrètes : augmentation des erreurs, fatigue décisionnelle et… plus forte intention de quitter son emploi, parmi ceux qui ont signalé le phénomène.
L’IA n’allège pas le travail, elle l’accélère
D’où vient le problème ? De l’augmentation des tâches de supervision de nuées d’agents IA à des vitesses que le cerveau humain ne peut pas suivre.
Les personnes qui utilisent ces outils IA accomplissent certes beaucoup plus de travail, mais ils ont aussi l’impression d’atteindre les limites de leur puissance cérébrale, comme s’il y avait trop de décisions à prendre, » explique Julie Bedard.
Un enjeu d’autant plus fort que certaines entreprises incitent leurs équipes à aller dans cette direction. À l’image de Meta, citée dans l’article, qui considère la consommation d’outils IA comme un indicateur de performance et mesure par exemple le nombre de lignes de code générées par IA parmi ses critères d’évaluation des ingénieurs.
Sur Linkedin, le fondateur d’une jeune pousse IA, Francesco Bonacci, parle du piège de la productivité dans une publication dont la phrase d’accroche est « La paralysie du « Vibe Coding » : quand la productivité infinie brise ton cerveau ».
Je termine chaque journée épuisé — non pas par le travail lui-même, mais par sa gestion. Avec le sentiment grandissant que je perds complètement le fil, » indique-t-il.
L’étonnante règle des 3 outils
La forme d’engagement la plus épuisante mentalement ? La supervision selon l’étude. Les salariés qui déclarent beaucoup superviser l’IA dépensent 14 % d’effort mental supplémentaire dans leur travail et ont 19 % plus de surcharge informationnelle.
Toutefois, la découverte la plus intriguante concerne la relation entre le nombre d’outils IA utilisés simultanément et les gains de productivité perçus. En passant d’un à deux outils, les employés constatent une hausse significative de leur productivité. L’ajout d’un troisième outil se traduit à nouveau par une progression, mais moindre. Au-delà de trois outils, les scores de productivité chutent !

La différence entre « Brain Fry » et « Burnout »
Toutefois, les auteurs apportent une nuance : l’utilisation de l’IA ne semble pas prédire une augmentation du burn-out. Au contraire, le remplacement des tâches répétitives semble diminuer cet état de stress professionnel chronique qui s’accumule au fil du temps. Autrement dit, le « brain fry » semble n’être juste qu’une expérience aiguë, désagréable, mais temporaire.
Quand ils font une pause, ça disparaît, » révèle Gabriella Rosen Kellerman, l’une des autrices de l’étude.
La solution ? Pas d’éliminer l’IA du travail… mais de réfléchir de manière critique à la façon dont elle est mise en œuvre. Formations aux bons usages de ces outils, regroupement de ces activités IA dans un bloc horaire spécifique de la journée de travail ou encore sanctuarisation de moments de prise de recul, en particulier avant une décision ou une tâche exigeante… Autant de pistes pour éviter d’imploser en vol avec l’IA.
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