L’IA réduit-elle le travail… ou augmente-t-elle la pression ?
Par Kévin Deniau

12 mars 2026
C’est le paradoxe des gains de productivité avec l’IA. Selon une étude menée par deux chercheuses et publiée dans les colonnes de la Harvard Business Review, l’adoption de l’IA générative conduit moins à une réduction de la charge des employés qu’à une intensification du travail, pouvant mener à une dégradation de la qualité et un épuisement professionnel. Analyse.
Reprenons le contexte de l’étude. Les chercheuses en sociologie Aruna Ranganathan et Xingqi Maggie Ye de l’Université de Berkeley, en Californie, ont passé huit mois (d’avril à décembre 2025) dans une entreprise technologique américaine d’environ 200 employés afin d’étudier la manière dont l’IA modifie les habitudes de travail. À raison d’observations sur place deux jours par semaine et en menant une quarantaine d’entretiens avec des professionnels de l’ingénierie, du produit, du design et des opérations.
Leur constat ? Les outils d’IA n’ont pas réduit le travail. Ils l’ont systématiquement intensifié !
Nous avons constaté que les employés travaillaient à un rythme plus rapide, assumaient une plus large gamme de tâches et prolongeaient le travail sur plus d’heures de la journée, souvent sans y être invités », écrivent-elles.
Tout en apportant cette précision importante :
L’entreprise n’a pas imposé l’utilisation de l’IA (bien qu’elle ait offert des abonnements d’entreprise à des outils d’IA commerciaux disponibles). De leur propre initiative, les travailleurs en faisaient plus parce que l’IA rendait possible le fait d’ en faire plus et que, dans de nombreux cas, cela était intrinsèquement gratifiant. »
Comment expliquer ce décalage entre un objectif de départ louable et une réalité inverse ?
Les 3 formes d’intensification du travail
Les chercheuses ont identifié trois mécanismes :
1- L’expansion des tâches
En réduisant les obstacles à l’apprentissage et à l’exécution, l’IA a permis aux employés d’effectuer des tâches qui auraient auparavant justifié une aide externe (ou un refus !). En bref, ils ont assumé des responsabilités détenues par d’autres auparavant, et réduit ainsi leur dépendance opérationnelle.
Les responsables produit ou les designers ont commencé à écrire du code, les chercheurs ont pris en charge des tâches d’ingénieur… L’IA a rendu accessible des tâches dédiées à des spécialistes. Ce qui commençait juste par des « je veux juste tester pour voir », s’est vite transformé en élargissement durable du périmètre d’activité.
Avec des effets de bord : les ingénieurs se sont ainsi retrouvés à corriger et guider le travail de « vibe coding » généré par l’IA de leurs collègues, ajoutant invisiblement à leur charge.
2- Le brouillage des frontières entre le travail et les pauses
Le deuxième effet est plus subtil et insidieux. Le début d’une tâche devient si facile avec l’IA… que les pauses naturelles s’en trouvent progressivement érodées ! Plus besoin de temps de réflexion face à une page blanche. Les salariés se sont mis à glisser des petites tâches pendant le dîner, des réunions ou l’attente du chargement d’un fichier. Le fameux « je fais juste une dernière requête rapide » avant de s’absenter afin que l’IA « travaille » pendant que le salarié, lui, s’interrompe.
Ces actions étaient rarement vu comme du travail supplémentaire, mais au fil du temps, elles ont produit une journée de travail avec moins de pauses naturelles et une implication continue. Le style conversationnel des requêtes a en outre adouci l’expérience ; écrire à une IA ressemble plus à une discussion, ce qui facilite le débordement du travail dans les soirées ou les premières heures du matin sans intention délibérée », expliquent les chercheuses.
3- L’accroissement du multitâche
Enfin, corollaire du point précédent, les travailleurs ont adopté un nouveau rythme où plusieurs tâches s’effectuent en simultané. Par exemple, en écrivant du code manuellement tout en laissant l’IA générer une alternative en parallèle. Une sorte de travail en arrière-plan.
Cette sensation d’avoir un nouveau « partenaire » de travail masquait une autre réalité : une charge cognitive croissante, des changements constants d’attention et un sentiment permanent de jonglage (pour vérifier le travail de l’IA malgré tout).
Un cercle vicieux
En accélérant certaines tâches, l’IA a augmenté les attentes en termes de vitesse… et donc rendu les employés encore plus dépendant de l’IA !
Plusieurs participants ont noté que bien qu’ils se sentaient plus productifs, ils ne se sentaient pas moins occupés et dans certains cas se sentaient plus occupés qu’avant », résument les chercheuses.
La nature a horreur du vide.
Un problème pour les salariés mais un gain net pour les entreprises ? Pas vraiment selon les autrices. Cette « victoire » de façade cache en réalité des risques importants. Cette intensification silencieuse crée une fatigue cognitive cumulée, des erreurs de jugement, et finalement, une dégradation progressive de la qualité du travail. Sans parler de l’épuisement professionnel.
Comment rendre ces gains de productivité soutenables ? En adoptant une « bonne pratique de l’IA », proposent les chercheuses. C’est-à-dire en définissant « un ensemble de normes et de routines intentionnelles qui encadrent la manière dont l’IA est utilisée, quand il est approprié d’arrêter et comment le travail devrait et ne devrait pas s’étendre en réponse à la nouvelle capacité. »
Concrètement, cela peut se traduire par :
- des pauses intentionnelles (des moments de réflexion avant des décisions majeures)
- du séquençage (la régulation de la progression du travail et non seulement sa vitesse)
- l’ancrage humain (sanctuariser des temps d’écoute et de connexion humaine alors que l’IA peut enfermer dans un travail plus solitaire et autonome)
Autrement dit, sans action intentionnelle émanant des organisations, l’IA va permettre d’en faire plus… au risque d’être drogué à cette course du toujours plus.
La question qui se pose aux organisations n’est pas de savoir si l’IA changera le travail, mais si elles mèneront activement ce changement. Ou si elles laisseront l’IA les changer silencieusement, » concluent ls chercheuses.
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