Talent IQ lance une certification en recrutement de talents autochtones

17 mars 2026
Le 27 avril prochain, la stratège en acquisition de talent Brigitte Skeene lance une certification en recrutement de talents autochtones intitulée « Nishina », auprès d’une cohorte de cinq organisations qui ont accepté de se joindre au projet. Entrevue avec cette entrepreneuse innue de Mashteuiatsh, qui a fait ses armes en entreprise (Pratt & Whitney et les CAE) et en consultation (Korn Ferry) avant de fonder sa firme Talent IQ.
Isarta Infos : D’où est venue l’idée ou le besoin de lancer ce « Programme de certification en recrutement de talents autochtones »?
Brigitte Skeene: Depuis la publication du rapport de la Commission de vérité et réconciliation [en 2015], plusieurs entreprises privés et sociétés d’État se sont dotés d’un plan de réconciliation qui inclue le recrutement de talents autochtones.
Étant donné mes origines et mon parcours, de plus en plus de clients me demandaient de faire de la chasse de tête de talents autochtones pour eux. Toutefois, ma philosophie, c’est que je ne peux pas faire la chasse de tête à leur place. Ils doivent s’approprier la responsabilité du recrutement. Sinon, les talents autochtones ne s’intègreront pas et vont quitter l’organisation.
Quelle est votre approche pour justement aider les organisations à s’approprier le recrutement ?
B. S. : En regardant dans mon réseau, je me suis rendue compte qu’il n’y avait pas beaucoup de personnes autochtones qui travaillaient en recrutement. Toutefois, j’ai la conviction que c’est quelque chose qui s’apprend, car ça demande beaucoup de compétences transversales.
Dans mon programme, je propose aux organisations de recruter et de former une personne autochtone qui sera affectée au recrutement. Cette personne sera jumelée à un collègue non autochtone qui travaille lui aussi en recrutement dans l’organisation. Le binôme recevra une formation initiale de trois semaines, débutant en avril prochain, au sein d’une cohorte de 5 organisations. Ensuite, il y aura un accompagnement de douze mois.
Le programme se nomme « Nishina ». Pourquoi ?
B. S. : En innue, ça signifie : « il y a deux choses ». C’est le pont concret entre les talents autochtones et l’emploi dans le milieu corporatif. C’est aussi le binôme qu’on est en train de créer. Ça vient du concept de « vision à deux yeux », créé par l’aîné Albert Marshall, d’origine Mi’kmaq. Dans ma pratique, je suis moi-même en duo avec une personne non autochtone, la spécialiste du recrutement Sandrine Théard.
Quelles sont les nouvelles pratiques RH que pourront amener un recruteur autochtone dans une organisation?
B. S. : Un recruteur autochtone va amener une intelligence culturelle qui va permettre à l’organisation de mieux comprendre les réponses et les comportements du candidat. Les candidats autochtones ne regarderont pas toujours dans les yeux. Il ne faut pas confondre cette posture avec un manque de motivation ou de leadership. Si on regarde les cheffes autochtones, leur leadership s’exprime toujours de manière très douce, avec beaucoup d’humilité.
Dans une démarche de sécurisation culturelle, on veut offrir à la personne autochtone un espace pour amener sa pleine identité, sa culture, sans avoir le sentiment de devoir cacher des choses. Prenons l’exemple de l’entrevue. Pour une personne autochtone, c’est difficile de parler au « je ». De dire : « J’ai accompli ceci, j’ai fait ça. Voici les résultats que, moi, j’ai amenés ». Pour une personne autochtone, c’est toujours la communauté, la collectivité qui prime.
Un recruteur autochtone pourra également aider à réimaginer les questions d’entrevue pour aider les candidats à se mettre en valeur. Le choix des mots est hyper important.
Outre l’entrevue, est-ce qu’il y a d’autres points de contact pour favoriser le recrutement de talents autochtones?
B. S. : La relation entre l’organisation et les talents autochtones doit commencer bien avant l’entrevue. Avec les Premières Nations, on ne peut pas se contenter d’afficher des postes pour espérer attirer des candidats. Il faut d’abord développer une relation avec ceux-ci. Certaines entreprises n’ont pas bonne réputation. Il y a des ponts à reconstruire. L’enjeu, c’est d’être présent dans les communautés. Il y a dix nations, plus les Inuits. Chacune est différente. Il faut personnaliser son approche pour chaque communauté. C’est une grande démarche, qui demande du temps et de l’énergie.
Outre la responsabilité morale, quels sont les bénéfices à tirer pour une organisation de s’engager dans la réconciliation en s’ouvrant aux cultures autochtones?
B. S. : Quand les gens apprennent à nous connaître, ils se rendent compte que nous apportons des valeurs qui manquent cruellement au monde du travail d’aujourd’hui. Les entreprises disent qu’elles veulent être plus « humaines », alors que, dans la réalité, tout est orienté vers la productivité, on enchaîne les réunions, sans prendre le temps d’entrer en relation les uns avec les autres.
Nous, nous ramenons l’humain au centre des choses. Lors d’un rassemblement ou d’une réunion dans la communauté, l’aîné commence par ouvrir le cercle. Il remercie la terre, les animaux, et ainsi de suite. Ensuite, il formule une intention : « nous allons ouvrir nos esprits, nous allons être curieux, nous allons aller vers l’autre, nous allons poser des questions». Puis, à la fin du rassemblement, il referme le cercle. Ce genre de petits gestes peut rendre les organisations beaucoup plus humaines.
Dans la dernière année, des vents contraires ont parfois fait reculer l’enjeu de la diversité et de l’équité au travail. Avez-vous l’impression que ça ralentit les efforts de sécurisation culturelle envers les Premières Nations ?
B. S. : C’est sûr que, parfois, certaines personnes se braquent et manquent d’ouverture. Toutefois, quand je regarde autour de moi, je constate que la majorité des personnes non autochtones accueillent notre démarche avec une grande ouverture. Onze ans après la publication du rapport de la Commission de Vérité et réconciliation, je sens que les deux partis sont prêts à se retrouver.
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